Lumière et propreté


Ok, vous direz qu’il faudrait arrêter de mettre « lumière » dans tous les titres de billets, et vous aurez raison. Là on ne voit pas bien comment faire autrement, alors que l’on veut décrypter les liens de la lumière avec la propreté, le clean.

Première piste, en provenance de YankoDesign : le sale pourrait produire de la lumière. C’est le sens du projet d’un jeune designer coréen Haneum Lee qui a imaginé ce « combo » lampadaire-poubelle. Les déchets versés dans le réceptacle ne manqueraient pas d’émettre du méthane qui serait converti en électricité puis en lumière. L’idée est séduisante, le magazine inhabitat en convient, mais pointe dans la foulée plusieurs problèmes. Comment s’assurer qu’il y ait assez de déchets pour garantir l’alimentation énergétique ? Comment faire pour que les gens ne jettent que des produits biodégradables ? Et nous d’ajouter : combien de lumière pour un hamburger ? Une peau de banane ? Ce sont les déchets de nourriture des riverains qui alimenteraient les luminaires. Cela rappelle dans une certaine mesure un épisode survenu au XVIIe siècle à Paris. Louis XIV rendit les riverains responsables de l’alimentation en cire, qu’ils devaient réaliser à leurs frais, des lanternes de sécurité qu’il avait obligé à placer dans  chaque rue.

Cessons ces enfantillage et passons à un deuxième projet « Energy Seed », toujours via YankoDesign, toujours des coréens – Sungwoo Park et Sunhee Kim, toujours du recyclage. Le binôme poubelle-lampadaire est toujours présent, mais le déchet s’est réduit aux piles AA, AAA et autres. En fait, les piles usagées sont jetées car elle ne peuvent plus remplir leur usage – alimenter une lampe de poche classique – bien qu’elles contiennent assez d’énergie pour allumer des très économes LED. Bien sur, une fois les piles vides ou la poubelle pleine, il faudra venir récupérer les batteries et les recycler dans des circuits classiques. Mais le projet à le mérite d’associer un geste « citoyen » et une action visible. Question : on fait comment le jour ou l’on supprime les piles alcalines ???

Nouveau projet, Minus, c’est son nom, et ça vient encore de YankoDesign. Il ne s’agit plus de produire mais d’éliminer les odeurs et les bactéries. Minus est une poubelle – elle n’est pas gâtée mais ce sont des choses qui arrivent – qui se ferme hermétiquement et fait du froid pour éliminer les odeurs. La lampe bleue se charge des bactéries, et donne une petite ambiance à la pièce ou l’on place la poubelle. Elle montre que c’est un objet actif, et la couleur bleue renvoie à la propreté, au stérile. Minus a été imaginée par Cem Tutuncuoglu, qui vient de Turquie.

C’est Trendsnow qui nous amène le dernier projet de la série, le billet date de 2006, mais comme l’objet ne doit pas sortir avant 2020, cela nous laisse de la marge. L’idée de cet UV-cleaner des designers Kyutae Kang et Chilyong Kwon est de remplacer l’eau des lave-linge par des rayons ultraviolets. Cela permettrait de réduire les problème environnementaux liés aux rejets de détergeant, et dans une certaine mesure d’économiser de l’eau. En plus, les vêtements ne sortiront plus frippés! Toutefois, un fabricant d’electro-ménager qui travaille sur un concept similaire incite à modérer notre enthousiasme « il est conçu pour laver des textiles recouverts de nano particules qui seront sûrement utilisés à l’avenir car plus résistants aux tâches. C’est donc des ultraviolets associés à des radicaux libres d’oxygène qui vont pénétrer les tissus pour tuer bactéries et virus » nous apprend encore TrendsNow. Si il faut des nano-textiles pour rester propre…

Enfin, un dernier détour par le passé et la littérature s’impose. Nous n’aurions pas fait le tour du sujet si nous avion omis de mentionner cette nouvelle de Zotchenko. Le narrateur raconte une histoire arrivée au début de l’ère soviétique (souvenez-vous : le communisme, c’était les soviets+l’électricité ). Une fois que la lampe à incandescence est arrivé dans l’appartement, il a bien fallut se mettre à ranger le bazar qui avait élu domicile dans les coins sombres. Le texte nous a été transmis et traduit par Elisabeth Essaian :

 » Durant les toutes premières années de la révolution il est arrivé dans notre immeuble une histoire extraordinaire.

L’immeuble est immense. Cinq étages. Mais malgré cela il marchait tout entier à l’éclairage à pétrole. Un cadeau, en quelque sorte, dont la révolution a hérité du régime tsariste.

Les immeubles d’à côté fonctionnaient à plein flux électrique, tandis que le notre voilà comment il était. Et ça énervait tout le monde.

Et alors les habitants ont commencé à s’agiter pour avoir quelque chose côté lumière. Pour qu’enfin cesse cet habitat malchanceux en pleins ténèbres et obscurité.

Et on leur a dit – c’est possible.

Et avec ça, celle qui s’en préoccupait le plus était notre propriétaire ou, comme on dit aujourd’hui, notre loueuse responsable, Elisaveta Ignatievna Khlopouchkina. Et bien que cette dame venait tout juste de sauter de l’ancien régime et était en son temps mariée à un capitaine en second mort, elle s’est révélée être une organisatrice et amatrice de lumière électrique, préférant chauffer son eau à l’aide de l’électricité que sur un réchaud.

En somme elle s’est présentée du meilleur côté et pour cela elle a tout l’honneur et compliments.

Et donc, alors, grâce à son agitation, bientôt l’immeuble fut inondé de lumière et tout le monde a repris courage.

Mais bientôt notre propriétaire Khlopouchkina, après avoir vécu trois jours avec la lumière, devient particulièrement sombre et silencieuse.

Nous lui demandons ce qui se passe.

Elle dit :

– Vous voyez, je suis mécontente de l’éclairage. La lumière blesse les yeux et provoque la cécité. Mais surtout, dit-elle, elle a éclairé chez moi un tel « bric-à-brac » que je suis carrément gênée de rentrer chez moi. Mon mari, qui était capitaine, est mort à la guerre il y a dix ans, mais encore avant ce fait je n’avais pas fait de travaux depuis quinze-vingt ans. Et je n’en avais pas besoin, puisque la chambre est semi-obscure et on ne voit pas grand-chose. Tandis que maintenant venez voir ce qu’on y voit en pleine lumière.

Mais nous ne sommes pas allés voir, car nous nous sommes à peu près représenté le tableau de ce qu’il pouvait y être.

D’autant plus que l’un de nous dit de manière mélancolique

– Fut un temps, c’est vrai, tu pars au travail le matin, tu reviens le soir, tu bois du thé – et au dodo. Et, avec la lampe à pétrole, on ne voyait rien de superflu chez soi. Tandis que maintenant je reviens chez moi, j’éclaire et pour moi aussi, tout comme pour elle, cela devient inintéressant.

Alors nous sommes rentrés chez lui. On a allumé la lumière. Et on voit en effet quelque chose d’invraisemblable. Là une chaussure, là des pantalons déchirés qui trainent. Là du papier peint arraché qui pendouille. On voit une punaise qui trotte, fuit la lumière. Sur la table un chiffon indescriptible. Le sol est atroce. Là un crachat, là un mégot, là une puce qui s’amuse.

Il y a un canapé. Combien de fois ne sommes nous pas assis sur ce canapé, on pensait – ça va. Et maintenant on voit – c’est un canapé absolument effrayant. Tout sort, tout pend, tout pousse de l’intérieur.

Alors, nous tous les habitants, nous nous sommes réunis dans le corridor et avons dit : « Il est temps, semble-t-il de faire les travaux ». Et après des querelles et discussions passionnées nous avons réuni de l’argent et avons décidé de nous nettoyer un peu pour ne pas avoir de dissension avec la lumière.

Et alors rapidement on a fait les travaux. On a nettoyé. On a réparé. Et alors l’appartement est devenu pas mal du tout.

Propre, beau, joyeux et très peu de punaises. Elles sont restées seulement chez deux habitants. En revanche, l’électricité n’agit pas sur les puces et elles continuent leur activité débordante.

Quant à l’humeur générale c’est comme si tout le monde s’est régénéré. Ils rentrent après le travail, se lavent, rangent les chambres, se nettoient, etc. Plus encore – beaucoup ont même commencé à se tenir plus poliment. L’un a même commencé à apprendre le français. Et peut-être qu’il en sortira quelque chose. Et certains, parce que c’est devenu plus clair, se sont habitués à lire et à jouer aux dames. Et de manière générale, une autre vie a commencé avec la lumière, pleine d’intérêts et d’attention des uns vis-à-vis des autres. Voilà ce qui s’est passé après la connexion au réseau commun.

Et même, la locatrice responsable, Elisaveta Ignatievna Khlopouchkina, a soudainement épousé le technicien Anatole Skorobogatov, qui est tombé amoureux d’elle. Et elle aussi s’est follement éprise de lui. Et beaucoup ont mis ce roman au compte de l’action de la lumière électrique, puisqu’à la lumière Khlopouchkina s’est trouvée être encore pas si mal, malgré ses cinquante deux ans. Mais d’autres ont attribué ça au fait que la lumière a définitivement permis d’évaluer les dimensions de sa pièce, grâce à quoi Skorobogatov a risqué de l’épouser en attendant de trouver quelque chose mieux. Et de ce fait il a probablement fait preuve d’une inadmissible perfidie.

Mais, quoi qu’il en soit, elle est aujourd’hui mariée et très heureuse. Et a demandé de saluer tout le monde et remercie pour l’invention de l’électricité et pour l’électrification en général.

En somme, tous les grands changements dans l’appartement et même en partie cette union ont été des évènements exceptionnels, que nous inscrivons à l’encre dorée, mais elle s’étale un peu puisque le papier n’est pas encore si bien. Mais, comme on dit, la patience et le travail auront raison de tout ».

Extrait du « Dernier récit » [Posledni rasskaz], Mikhaïl Zotchenko, Goloubaïa kniga [Livre bleu clair], Leningrad, izd. « Khoudojestvennaia literatura », 1982 [écrit en 1934], p. 295-297.

En résumé, éclairez et vous deviendrez propres… voici le texte dans sa version originale


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